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5
The tiger
Nouvelle de Georges Alexandrinos extrait de son livre
Un étudiant grec s’est suicidé à Paris
traduit du grec

  Elle s’emplissait d’une mélodie la petite cour, quand Lolita l’appelait :
— Ta-ï-ger !
Elle habitait au premier étage. Elle avait une pièce qui donnait et sur la rue et sur la cour. Lui au rez-de-chaussée, dans la cour, dans une petite pièce avec une fenêtre. Comme la mienne. A côté de la mienne. Et comme elle se trouvait au rez-de-chaussée il y avait aussi des barreaux à la fenêtre. Comme des cellules.
Lolita entrouvait sa fenêtre, qui donnait sur la cour, et l’appelait :
— Ta-ï-ger !
Aussitôt Tchaïd se précipitait vers la porte avec la souplesse d’un tigre. Et leurs signes prenaient le relais de sa voix mélodique. D’habitude elle l’appelait pour l’envoyer en course. Tchaïd allant dans sa pièce passait devant ma fenêtre et toujours, machinalement, se tournait pour regarder. Moi je le voyais de la petite ouverture que par hasard laissait toujours mon rideau de toile. Lui ne pouvait pas me voir. Plus tard, quand nous nous sommes connus et quand il a appris mes heures, il me saluait, sachant que j’étais dans la pièce, même s’il ne me voyait pas.

*

Lolita était Allemande et son véritable prénom était Michèle.
Maintenant, pourquoi avait-elle pris ce provoquant pseudonyme, qui le sait ? Peut-être est-ce du temps où elle avait été à Rome, à Cinecittà, flanquée de ses ambitions de devenir star. Elle était grande, maigre, végétarienne et moche. Quand je l’ai connue elle était dans sa trente-cinquième année et elle avait abandonné ses rêves cinématographiques. Leur place avait été prise par une amertume et certaines habitudes de vieille fille. Elle avait commencé à se voûter. Elle se disait étudiante sans vouloir dire ce qu’elle étudiait. Le propriétaire de tout l’immeuble, Allemand lui aussi, disait :
— Mademoiselle Michèle, la gardienne.
Elle cependant ne l’admettait pas et constamment elle s’évertuait à expliquer qu’elle remplissait la fonction de gardien, comme tant et tant d’étudiants, d’intellectuels, d’artistes obligés de faire d’autres boulots, pour survivre à Paris, jusqu’à ce qu’ils atteignent, s’ils atteignent un jour, leur rêve.

*

Tchaïd était Pakistanais. Pakistani*, comme lui-même disait en anglais. Il s’est battu longtemps pour obtenir un visa et le passeport pour l’Europe. Pendant un grand laps de temps il allait quotidiennement au bureau d’émission des passeports de son pays. Il suppliait. Jusqu’à ce qu’il ait réussi. Le jour où il a pris l’avion, la personne qui l’avait aidé à « s’évader « était à l’aéroport et comme elle pensait que Tchaïd partait pour un voyage de quelques jours elle lui a dit en anglais :
— When you will back, please bring me some perfume.*
Et Tchaïd lui a répondu lui aussi dans la langue du colonisateur :
— Forget me, I will never back !*
Il prenait le verre de whisky, le caressait et me disait :
— Qu’est-ce que j’aurais fait là-bas, ça, ça n’existe pas. L’alcool est interdit.
Il buvait une gorgée, prenait une cigarette de mon paquet, l’allumait avec mon briquet et me disait :
— En tout cas ça marche pour toi. Pour le moment tu as de l’argent.
Il faisait une petite pause, me jaugeait du regard, estimait si c’était le  moment opportun, et ajoutait :
— C’est-à-dire, si j’avais besoin…
— Nous avons, lui disais-je, pour le moment…
— Pas beaucoup. Voilà, un peu, pour que je puisse boire une bière, un peu de vin… Tu sais moi je ne vais nulle part. D’autres dépenses je n’en ai pas. Toute la journée je suis ici. Tout au plus je vais au café du coin.
Moi je souriais et je pensais : « Un jour je te ferai nouvelle «

*

Il allait à Londres et s’est retrouvé en transit à Paris pour vingt-quatre heures. Il est descendu à l’aéroport de Roissy et il est venu voir un de ses amis qui habitait ici dans cet immeuble. Ils sont sortis faire un tour histoire de voir la ville. Paris lui a plu et il a décidé de rester. Dans sa décision son ami l’a aidé aussi. Par ailleurs, Paris était presque aussi loin du Pakistan que Londres. Son ami l’a hébergé pendant pas mal de temps. Tchaïd a trouvé du travail, à l’intérieur du réseau des Pakistanis*. Dans une société qui faisait des enseignes. On lui avait demandé s’il savait peindre et lui avait répondu « oui «.
— Quand tu cherches du travail et qu’on te demande si tu sais si tu peux faire quelque chose tu dois toujours répondre « oui «. Nous qui sommes des étrangers, si on ne fait pas quelque chose correctement on peut dire, « Ah ! nous dans notre pays c’est ainsi qu’on fait «. Alors eux vont te montrer comment il faut le faire. Une fois qu’on t’a montré, ça suffit, tu comprends. Nous les étrangers on doit être plus malins que les Français. Tu comprends ?
Je comprenais. C’était le temps où j’acceptais des leçons de tous.

*

La pièce où il habitait avec son ami se trouvait en face du studio de Michèle. La couleur de sa peau, ses grands cils et surtout son salaire ont séduit Michèle qui était sans travail et sans le sou. Et ainsi Tchaïd s’est retrouvé dans les bras de Lolita et a emménagé dans le studio de Michèle.
Ils étaient heureux. Tchaïd travaillait, gagnait de l’argent et il rentrait toujours les bras chargés de provisions. Lolita-Michèle portait des chapeaux à larges bords et se promenaient dans les rues de Paris en se perdant en conjectures où s’était produite l’erreur et elle n’avait pas réussi à devenir star du cinéma.
Les soirs Tchaïd cuisinait de bons petits plats pakistanais pleins d’épices. Aphrodisiaques. Le bonheur et la satisfaction sexuelle étaient visibles sur leur visage. Ils leur offraient une auréole. Ils les rendaient sympathiques. Jusqu’à ce que l’entreprise où travaillait Tchaïd a commencé à affronter des problèmes.
— Et que se passe-t-il quand une entreprise française a des problèmes ? se demandait-il devant moi. Elle fout à la porte tout d’abord nous les étrangers.
Et il portait le verre de vin bon marché à sa bouche. Il buvait. Il claquait ses lèvres et il poursuivait en demandant :
— Tu as compris ?
Je comprenais. Nous en avions parlé tant de fois, je comprenais. Et si je ne comprenais pas, quelle importance ?
On l’a licencié. Pendant le temps que Tchaïd touchait le chômage Lolita était pleine de compréhension. L’incarnation de la compréhension, de la persévérance. Et toujours elle veillait à l’encourager à chercher du travail. Les épices avaient diminué. La cuisine pakistanaise n’était pas si authentique. Les auréoles avaient perdu beaucoup de leur éclat. Elles avaient terni.
Tchaïd cherchait du travail. Au début avec enthousiasme et espoir. Au fur et à mesure que le temps passait il désenchantait. Les employeurs français ne le croyaient plus quand il disait qu’il savait tout faire. Il s’est mis à boire. A la fin le chômage a cessé. C’est alors que Lolita lui a montré la porte et lui a dit de prendre pour matelas la moquette du couloir du premier étage. Elle l’introduisait dans son studio uniquement quand elle avait besoin de lui et pour lui dire que s’il voulait franchir son seuil il devrait trouver du boulot.
— C’était aussi l’hiver, tu sais. Il fait froid les nuits dans le couloir. Je ne pouvais pas demander l’aide des autres Pakistanis*. Pour leur dire quoi ?

*

Il a réussi à obtenir le rmi. Il a convaincu le propriétaire — avec le consentement naturellement de Lolita — d’aider lui aussi à la fonction de gardien. De sortir les poubelles, de surveiller, de balayer les espaces communs, de faire des réparations, de peindre des barreaux et des portes quand il fallait. De toute façon il savait peindre. Quand une pièce se vidait Tchaïd lui donnait un coup de peinture. Le propriétaire lui a concédé, avec un loyer bas, la pièce qui se trouvait près de la mienne. Il est devenu le subordonné de Lolita. C’est lui qui faisait tous les travaux, mais le titre c’était Lolita qui l’avait. Le gardien c’était Lolita. Quand on avait un problème, aussi bien le propriétaire que Tchaïd nous renvoyaient à elle.
Avec Lolita ses relations s’étaient améliorées, mais elles n’étaient pas comme avant. La différence était visible. Elle était restée au premier étage et Tchaïd est descendu au rez-de-chaussée dans la cour avec nous tous, les laissés-pour-compte. Il montait uniquement quand elle l’appelait. Elle descendait rarement dans sa chambre. Quand cela se produisait elle n’entrait jamais, même si lui l’invitait, même s’il insistait. Elle se tenait sur le seuil et là, coiffée de son vieux chapeau à larges bords, elle s’efforçait de sortir de son for intérieur quelque chose d’aristocratique et elle donnait ses ordres.
Au beau milieu de chaque mois je le voyais attendre sur le trottoir. Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait, il m’avait dit qu’il attendait le facteur avec le mandat du rmi. Et comme ces envois n’ont pas de dates précises il ne faisait qu’attendre et reporter son espoir au lendemain. A peine recevait-il un peu d’argent qu’il se permettait, et de temps en temps à moi aussi, un authentique plat pakistanais. Par ailleurs il me le promettait pour me piquer une cigarette, quand je le rencontrais le matin alors qu’il attendait le facteur.
Il continuait à boire. A fondre comme une bougie. Ce n’était pas une vie pour un tigre. L’aide qu’il recevait n’était pas vraiment importante. Il refusait de se battre pour trouver du boulot. Il a commencé à ressentir quelque chose comme du racisme et de l’exploitation. Il entrait dans les supermarchés et ressortait avec des boîtes de conserves dans son blouson. Il refusait. Comme il buvait et fumait et ne respectait pas le ramadam et Allah, les autres Pakistanis* l’évitaient. Ils le considéraient comme un traître. Un renégat. Ils considéraient qu’il s’était occidentalisé. Il fréquentait aussi les cafés et buvait de la bière au comptoir. Ils ont tenté de le raisonner, sans y parvenir, jusqu’à ce qu’ils se soient éloignés de lui. Lolita le regardait de haut et d’en haut. La seule consolation qui lui restait c’était moi. Et il a commencé à me raconter des histoires et des rêves. Ça le dérangeait la façon dont tous se comportaient avec lui. Mais lui était un tigre et il avait juré vengeance. De tous il se vengerait un jour, et des Pakistanis* et de Lolita. Moi seul qui le soutenais y échapperais. Dans son regard une lueur de colère.
— Tu l’entendais comme elle m’appelait : « Tigre «. Moi je le lui avais dit, quand on s’était rencontrés, que je suis un tigre et non un homme.

*

J’avais une connaissance qui travaillait dans un magasin de matériel de photo. Je suis passé le voir un jour. Il avait une affiche avec la publicité de Kodak. Il s’apprêtait à la jeter. Je la lui ai demandée. « Qu’est-ce que tu vas en faire «, m’a-t-il dit, « elle est déchirée dans le coin «. « Donne-la «, lui ai-je dit, « elle peut encore servir «. La photo d’un tigre. Prêt à bondir. Sa tête se voyait clairement, le reste de son corps était un peu flou. On devait l’avoir prise avec un téléobjectif. Son regard déchirait, menaçait. Il était libre.
Tchaïd a mis l’affiche sur le mur en face de la porte de sa chambre, au-dessus de son oreiller, là où les chrétiens mettent le crucifix. Première fois que Lolita a daigné entrer dans sa chambre pour voir l’affiche de près.

*

J’ai été obligé de déménager. On s’est perdus de vue.
Je l’ai rencontré par hasard dans un bar-tabac, à l’angle des rues La Fayette et du faubourg Poissonnière. Un peu plus bas que la place Franz Liszt, là où André Breton a rencontré Nadja. Je suis entré pour acheter des cigarettes. Il était au bar, il buvait sa bière au comptoir. Il m’en a offert une. Il travaillait rue Saint-Denis, là où il y a les putes et les ateliers de confection. Il fabriquait des ceintures, des sacs… En cuir.
— Tu leur as dit de nouveau que tu connaissais le boulot ? lui ai-je demandé.
— Comme toujours, m’a-t-il répondu.
Il habitait dans un deux-pièces avec six ou sept autres Pakistanis*. Non pas ses anciennes connaissances. D’autres des nouveaux, qui ne connaissaient pas sa vie précédente.
Comme on se quittait, je lui ai demandé ce qu’il était advenu de sa vengeance. Il l’avait reportée à plus tard. Tant mieux, de toute façon la vengeance est un plat qui se mange froid. Son regard avait toujours cette lueur de colère.

*

Tu étais un tigre Tchaïd, mais dompté.
Paris dompte.

* Tous les mots et phrases en italique et suivis d’un * dans cette nouvelle sont tirés du texte grec, dans l’anglais parlé par Tchaïd, immigré pakistanais à Paris.


© Georges Alexandrinos






















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